Radwan, rescapé syrien du « Blue Sky », et son ange gardien italien Tommaso
On lappellera Radwan. Le 31 décembre à 3 h 30 du matin, cet homme de moins de 40 ans, teint hâlé, visage exténué, est descendu du cargo Blue Sky à Gallipoli, dans le sud de lItalie, avec son épouse enceinte. Depuis, le migrant Syrien sest reposé dans une école, un centre dhébergement avant de prendre le train pour remonter lEurope. En trois jours, il a quitté les frontières de lItalie.
Aujourdhui, Radwan continue sa route vers le nord avec, en Italie, un ange gardien du nom de Tommaso Tomaiuolo qui veille sur lui. Lamitié entre ces deux hommes a commencé le 31 décembre au travers dune grille de cour décole. Celle de létablissement de Gallipoli où Radwan avait été emmené pour se reposer après que son cargo abandonné par son capitaine eut été ramené dans le port.
Comme ses voisins et ses amis, Tommaso sapprêtait à fêter tranquillement le réveillon de la Saint-Sylvestre dans les Pouilles quand le Blue Sky a fait irruption dans sa vie. Depuis larrivée de ce cargo et de ses 768 migrants, dans le port de sa petite ville, le jeune quadragénaire est comme happé dans un tourbillon fou. « Je noublierai jamais les rencontres que jai faites depuis le 31 décembre, ni les regards. Ils ont changé mon regard sur la vie », raconte ce créateur de sites Internet qui travaille pour une petite société italienne et habite à Alezio, à 5 kilomètres de Gallipoli, dans les Pouilles.
« Je voulais être utile »
Dès quil apprend que le navire vogue sans capitaine, en direction des côtes de son pays, il twitte heure par heure le sauvetage et alimente son compte Facebook. Dès les premières heures du jour, levé tôt, il file au port.
« Un navire vide cest bien Mais ce nétait pas mon but ! , raconte-t-il, je voulais être utile. » Tommaso pressent que la couche de rouille du cargo cache bien des drames humains. Comme il ne décroche pas des radios locales, il apprend tout de suite dans quelles écoles de la ville ont été installés les migrants, afin quils puissent se reposer. « Le maire a eu six heures pour réagir et trouver des solutions. Juste le temps du sauvetage du navire », ajoute Tommaso.
Lhomme file vers les centres ouverts, comme beaucoup dautres citoyens de cette zone pauvre, touchée de plein fouet par le chômage, mais prêts là à toutes les générosités. « Durant la soirée du 30 décembre, entre 21 heures heure à laquelle on a appris que le bateau fantôme se dirigeait vers nos côtes et son arrivée, 70 bénévoles de la protection civile se sont mobilisés, aux côtés de ceux de la Croix Rouge et de beaucoup de simples citoyens comme moi », explique-t-il.
Quand Tommaso Tomaiulo arrive dans une des écoles daccueil, des hommes sont là derrière les grilles. « A un premier, je demande ce dont il a besoin, il me montre timidement mon téléphone mobile que je tenais à la main et comme je lui passe, il semble douter quil puisse vraiment appeler à létranger. » Lhomme joint la Turquie, parle quelques minutes et rend à Tommaso son smartphone « avec un sourire que je noublierai jamais ». Tous deux fument ensemble une cigarette. Tommaso lui pose quelques questions.
Quand lingénieur revient à lécole, laprès-midi, il trouve un autre Syrien à la place du premier. Cest Radwan. Son épouse se repose de ce voyage dans des conditions effroyables.
Les deux hommes sympathisent, partagent quelques cigarettes. « Radwan a quitté la Syrie, il y a un an et vit depuis en Turquie. Là, il a dû une nouvelle fois refaire ses bagages, parce quen Turquie il na trouvé aucun travail », rappelle lItalien. Tommaso Tomaiulo, qui ne veut pas se mettre en scène, reconnaît du bout des lèvres quil a aidé financièrement cet homme à partir vers le nord et à charger son téléphone portable. Il lui a aussi donné deux livres et deux crayons. Radwan nest pas « pauvre », mais il vient tout de même de débourser 14 000 euros pour payer son passage et celui de son épouse et il ne sait pas quand son périple sarrêtera
Pour les épisodes précédents, les photos prises par lItalien parlent delles-mêmes. « Comme nous navions pas de connexion Internet, jai photographié avec mon téléphone lintérieur de la cale du Blue Sky. Et franchement, cela ma bouleversé de voir comment ces gens avaient été traités », raconte Tommaso.
« Rester en Syrie pour y mourir ou partir »
La discussion sinstalle entre les deux hommes et Radwan raconte comment il lui a fallu prendre un petit bateau de pêche pour rejoindre le cargo qui mouillait dans les eaux internationales au large du port turc de Mersin. « Comme il avait un très bon anglais, pour avoir vécu quelque temps en Grande-Bretagne, nous avons pu parler longuement. Pour Radwan, la question syrienne nest pas un problème que doit gérer lItalie ou lEurope, mais cest bien un sujet qui doit être pris en charge par les Nations unies. Je navais que deux options, ma dit Radwan : rester en Syrie pour y mourir ou partir », rapporte lItalien.
La discussion entre Radwan et Tommaso a été stoppée, ce 31 décembre par les cris de deux femmes. Toutes deux pleuraient larrestation par la police italienne de leur fils et frère Rani Ahmad Sarkas, soupçonné par les autorités dêtre un des passeurs et davoir piloté le cargo.
Dimanche 4 janvier, le quotidien italien La Republica racontait son audition par la police, traduite par lAFP. « Ils mont promis 15 000 dollars [12 500 euros] et la possibilité de faire venir toute ma famille », a-t-il expliqué aux inspecteurs. Tommaso confirme que les deux femmes lui ont expliqué que treize autres membres de la famille se trouvaient sur le Blue Sky.
Rani Ahmad Sarkas est un Syrien âgé de 36 ans. Des extraits de son audition, reproduits par le journal italien permettent de comprendre comment il a pris la barre du navire. « Je suis arrivé en Turquie par avion depuis le Liban où jétais réfugié. Là, jai été contacté par une connaissance qui savait que jétais capitaine de navire », ajoute-t-il. Les deux hommes se rencontrent à Istanbul, font affaire. Rani Sarkas embarque alors avec trois autres hommes sur le Blue Sky, battant pavillon moldave, à destination de Mersin, port turc situé près la côte syrienne.
Le cargo reste deux jours, ancré au large, dans lattente de sa « cargaison ». Le troisième jour, un bateau a emmené un premier groupe de 30 personnes sur le Blue Sky. Pendant quatre jours, la noria a continué et, le 25 décembre, ils ont largué les amarres avec 768 passagers à bord. « Jai personnellement tracé la route pour lItalie », a raconté le jeune homme aux enquêteurs. Après sêtre abrité près des côtes grecques, pour éviter la tempête, il a repris sa route vers le sud de lItalie. Il a ensuite abandonné la passerelle pour se réfugier dans la cale après avoir bloqué la barre et le moteur. Le navire a continué sa route à environ six nuds (11 km/h) vers la terre. Sans intervention de la marine italienne, il se serait fracassé contre les rochers avec sa cargaison humaine.
« La mère et la sur du capitaine mont demandé si je pouvais les aider à trouver un avocat, mais aucune des deux na voulu que je les filme. Elles avaient peur de la mafia turque si un jour, elles retournent en Turquie », regrette Tommaso. Avant quil ne soit question de cela, les migrants sont montés dans un bus pour être mieux installés ailleurs en Italie. Lécole a refermé ses portes pour se préparer au retour des élèves italiens ce lundi.
« Le 31, jai surtout surveillé ma messagerie pour voir si Radwan mavait écrit. Jai eu le plaisir de découvrir que oui », ajoute-t-il.
Le 1er janvier, Tommaso Tomaiuolo a refait le tour des écoles. La dernière était en train dêtre évacuée. Gallipoli refermait la parenthèse du Blue Sky. « Pour moi, cela aura vraiment été une Saint-Sylvestre riche en tragédie et en émotion. Un de ces moments qui changent un regard sur la vie. Je noublierai jamais comment ma ville a su prendre soin des migrants. Jaime me rappeler cette photo du maire qui fait une partie de volley-ball avec quelques-uns dentre eux. La vie est rude dans lItalie du sud, très touchée par la crise, mais elle est belle. Nous avons des valeurs », conclut lItalien avant de repartir à son quotidien dinformaticien.
*Initialement, TommasioTomaiulo ne souhaitait pas apparaître dans ce récit. « Je veux juste que cette tragédie soit connue. Je nai fait que ce que dautres citoyens comme moi ont aussi fait pour ces gens. Par humanité », ajoute-t-il à lissue dun long entretien téléphonique. Convaincu que le lecteur de cet article a envie de le connaître, il a finalement accepté que son nom et ses actions figurent dans le récit de ce moment que dit-il, il « noubliera jamais ».
On lappellera Radwan. Le 31 décembre à 3 h 30 du matin, cet homme de moins de 40 ans, teint hâlé, visage exténué, est descendu du cargo Blue Sky à Gallipoli, dans le sud de lItalie, avec son épouse enceinte. Depuis, le migrant Syrien sest reposé dans une école, un centre dhébergement avant de prendre le train pour remonter lEurope. En trois jours, il a quitté les frontières de lItalie.
Aujourdhui, Radwan continue sa route vers le nord avec, en Italie, un ange gardien du nom de Tommaso Tomaiuolo qui veille sur lui. Lamitié entre ces deux hommes a commencé le 31 décembre au travers dune grille de cour décole. Celle de létablissement de Gallipoli où Radwan avait été emmené pour se reposer après que son cargo abandonné par son capitaine eut été ramené dans le port.
Comme ses voisins et ses amis, Tommaso sapprêtait à fêter tranquillement le réveillon de la Saint-Sylvestre dans les Pouilles quand le Blue Sky a fait irruption dans sa vie. Depuis larrivée de ce cargo et de ses 768 migrants, dans le port de sa petite ville, le jeune quadragénaire est comme happé dans un tourbillon fou. « Je noublierai jamais les rencontres que jai faites depuis le 31 décembre, ni les regards. Ils ont changé mon regard sur la vie », raconte ce créateur de sites Internet qui travaille pour une petite société italienne et habite à Alezio, à 5 kilomètres de Gallipoli, dans les Pouilles.
« Je voulais être utile »
Dès quil apprend que le navire vogue sans capitaine, en direction des côtes de son pays, il twitte heure par heure le sauvetage et alimente son compte Facebook. Dès les premières heures du jour, levé tôt, il file au port.
« Un navire vide cest bien Mais ce nétait pas mon but ! , raconte-t-il, je voulais être utile. » Tommaso pressent que la couche de rouille du cargo cache bien des drames humains. Comme il ne décroche pas des radios locales, il apprend tout de suite dans quelles écoles de la ville ont été installés les migrants, afin quils puissent se reposer. « Le maire a eu six heures pour réagir et trouver des solutions. Juste le temps du sauvetage du navire », ajoute Tommaso.
Lhomme file vers les centres ouverts, comme beaucoup dautres citoyens de cette zone pauvre, touchée de plein fouet par le chômage, mais prêts là à toutes les générosités. « Durant la soirée du 30 décembre, entre 21 heures heure à laquelle on a appris que le bateau fantôme se dirigeait vers nos côtes et son arrivée, 70 bénévoles de la protection civile se sont mobilisés, aux côtés de ceux de la Croix Rouge et de beaucoup de simples citoyens comme moi », explique-t-il.
Quand Tommaso Tomaiulo arrive dans une des écoles daccueil, des hommes sont là derrière les grilles. « A un premier, je demande ce dont il a besoin, il me montre timidement mon téléphone mobile que je tenais à la main et comme je lui passe, il semble douter quil puisse vraiment appeler à létranger. » Lhomme joint la Turquie, parle quelques minutes et rend à Tommaso son smartphone « avec un sourire que je noublierai jamais ». Tous deux fument ensemble une cigarette. Tommaso lui pose quelques questions.
Quand lingénieur revient à lécole, laprès-midi, il trouve un autre Syrien à la place du premier. Cest Radwan. Son épouse se repose de ce voyage dans des conditions effroyables.
Les deux hommes sympathisent, partagent quelques cigarettes. « Radwan a quitté la Syrie, il y a un an et vit depuis en Turquie. Là, il a dû une nouvelle fois refaire ses bagages, parce quen Turquie il na trouvé aucun travail », rappelle lItalien. Tommaso Tomaiulo, qui ne veut pas se mettre en scène, reconnaît du bout des lèvres quil a aidé financièrement cet homme à partir vers le nord et à charger son téléphone portable. Il lui a aussi donné deux livres et deux crayons. Radwan nest pas « pauvre », mais il vient tout de même de débourser 14 000 euros pour payer son passage et celui de son épouse et il ne sait pas quand son périple sarrêtera
Pour les épisodes précédents, les photos prises par lItalien parlent delles-mêmes. « Comme nous navions pas de connexion Internet, jai photographié avec mon téléphone lintérieur de la cale du Blue Sky. Et franchement, cela ma bouleversé de voir comment ces gens avaient été traités », raconte Tommaso.
« Rester en Syrie pour y mourir ou partir »
La discussion sinstalle entre les deux hommes et Radwan raconte comment il lui a fallu prendre un petit bateau de pêche pour rejoindre le cargo qui mouillait dans les eaux internationales au large du port turc de Mersin. « Comme il avait un très bon anglais, pour avoir vécu quelque temps en Grande-Bretagne, nous avons pu parler longuement. Pour Radwan, la question syrienne nest pas un problème que doit gérer lItalie ou lEurope, mais cest bien un sujet qui doit être pris en charge par les Nations unies. Je navais que deux options, ma dit Radwan : rester en Syrie pour y mourir ou partir », rapporte lItalien.
La discussion entre Radwan et Tommaso a été stoppée, ce 31 décembre par les cris de deux femmes. Toutes deux pleuraient larrestation par la police italienne de leur fils et frère Rani Ahmad Sarkas, soupçonné par les autorités dêtre un des passeurs et davoir piloté le cargo.
Dimanche 4 janvier, le quotidien italien La Republica racontait son audition par la police, traduite par lAFP. « Ils mont promis 15 000 dollars [12 500 euros] et la possibilité de faire venir toute ma famille », a-t-il expliqué aux inspecteurs. Tommaso confirme que les deux femmes lui ont expliqué que treize autres membres de la famille se trouvaient sur le Blue Sky.
Rani Ahmad Sarkas est un Syrien âgé de 36 ans. Des extraits de son audition, reproduits par le journal italien permettent de comprendre comment il a pris la barre du navire. « Je suis arrivé en Turquie par avion depuis le Liban où jétais réfugié. Là, jai été contacté par une connaissance qui savait que jétais capitaine de navire », ajoute-t-il. Les deux hommes se rencontrent à Istanbul, font affaire. Rani Sarkas embarque alors avec trois autres hommes sur le Blue Sky, battant pavillon moldave, à destination de Mersin, port turc situé près la côte syrienne.
Le cargo reste deux jours, ancré au large, dans lattente de sa « cargaison ». Le troisième jour, un bateau a emmené un premier groupe de 30 personnes sur le Blue Sky. Pendant quatre jours, la noria a continué et, le 25 décembre, ils ont largué les amarres avec 768 passagers à bord. « Jai personnellement tracé la route pour lItalie », a raconté le jeune homme aux enquêteurs. Après sêtre abrité près des côtes grecques, pour éviter la tempête, il a repris sa route vers le sud de lItalie. Il a ensuite abandonné la passerelle pour se réfugier dans la cale après avoir bloqué la barre et le moteur. Le navire a continué sa route à environ six nuds (11 km/h) vers la terre. Sans intervention de la marine italienne, il se serait fracassé contre les rochers avec sa cargaison humaine.
« La mère et la sur du capitaine mont demandé si je pouvais les aider à trouver un avocat, mais aucune des deux na voulu que je les filme. Elles avaient peur de la mafia turque si un jour, elles retournent en Turquie », regrette Tommaso. Avant quil ne soit question de cela, les migrants sont montés dans un bus pour être mieux installés ailleurs en Italie. Lécole a refermé ses portes pour se préparer au retour des élèves italiens ce lundi.
« Le 31, jai surtout surveillé ma messagerie pour voir si Radwan mavait écrit. Jai eu le plaisir de découvrir que oui », ajoute-t-il.
Le 1er janvier, Tommaso Tomaiuolo a refait le tour des écoles. La dernière était en train dêtre évacuée. Gallipoli refermait la parenthèse du Blue Sky. « Pour moi, cela aura vraiment été une Saint-Sylvestre riche en tragédie et en émotion. Un de ces moments qui changent un regard sur la vie. Je noublierai jamais comment ma ville a su prendre soin des migrants. Jaime me rappeler cette photo du maire qui fait une partie de volley-ball avec quelques-uns dentre eux. La vie est rude dans lItalie du sud, très touchée par la crise, mais elle est belle. Nous avons des valeurs », conclut lItalien avant de repartir à son quotidien dinformaticien.
*Initialement, TommasioTomaiulo ne souhaitait pas apparaître dans ce récit. « Je veux juste que cette tragédie soit connue. Je nai fait que ce que dautres citoyens comme moi ont aussi fait pour ces gens. Par humanité », ajoute-t-il à lissue dun long entretien téléphonique. Convaincu que le lecteur de cet article a envie de le connaître, il a finalement accepté que son nom et ses actions figurent dans le récit de ce moment que dit-il, il « noubliera jamais ».
Radwan, rescapé syrien du « Blue Sky », et son ange gardien italien Tommaso
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