Un an après, limprobable disparition du MH370
Les trois jeunes femmes qui se retrouvent sur les banquettes en Skaï dun restaurant mexicain de Bangsar Village, banlieue résidentielle de Kuala Lumpur, la capitale de la Malaisie, se connaissent depuis bientôt un an. Elles se saluent comme de bonnes amies mais ont du mal à sourire. Rien dans la vie ne les aurait réunies si le Boeing 777 de la Malaysia Airlines (MAS) reliant Kuala Lumpur à Pékin ne sétait volatilisé, le samedi 8 mars 2014, emportant dans son mystère les 227 passagers et les 12 membres déquipage.
Parmi les disparus du vol MH370 se trouvait donc la mère de Grace Subathira, jeune avocate malaisienne, qui rejoignait son mari en poste à Pékin. Le mari de Yuen Ying, un ingénieur qui travaillait pour la société américaine daérospatiale Freescale (dont vingt employés se trouvaient à bord) et qui comptait visiter Pékin avec ses collègues, avant de commencer une formation professionnelle le lundi. Quant au mari chinois de Kelly Wen Yan, qui faisait de la prospection immobilière en Malaisie, il rentrait chez lui pour le week-end, comme dhabitude, pour retrouver sa femme et sa fille de 3 ans.
Constamment au bord des larmes, Kelly Wen Yan est, comme les autres, outrée de la dernière gaffe de la compagnie Malaysia Airlines. Le 29 janvier, les familles ont été soudain sommées de « regarder la télévision ». De quoi réveiller les espoirs les plus fous et les pires angoisses. Savoir, simplement savoir, est désormais lunique aspiration des familles. Il sagissait dapprendre que la disparition du MH370 était maintenant devenue un « accident ». « Quand ils ont vu que des familles allaient participer à la conférence de presse, ils ont tout annulé. Cest pourtant nous qui aurions dû être prévenus les premiers ! », sinsurgent les jeunes femmes. « Le pire, cest quils affirment que la disparition est un accident sans le moindre nouvel indice pour le justifier. Ils nont quune hâte, ranger le dossier », ajoute Grace Subathira.
Colère des proches
Ce soir de mi-février, les trois jeunes femmes tentent de coordonner laccueil des familles chinoises. Car, en Chine aussi, cette annonce a ranimé la colère des proches, aussi mal traités quen Malaisie. Parmi les 227 passagers du Boeing, 152 étaient chinois. Le centre de soutien aux familles mis en place près de laéroport est inaccessible par transport public. Les familles chinoises ont interdiction de parler aux médias étrangers et sont ouvertement encouragées à porter plainte contre Malaysia Airlines. Des avocats internationaux ont même été mis gratuitement à leur disposition à cet effet.
Pour le moment, la plupart nont que faire dune compensation, aussi importante soit-elle. « Avec tous les Boeing que la Chine achète, le gouvernement aurait de quoi exiger une enquête digne de ce nom, pourquoi ne disent-ils rien et nous demandent-ils en plus de nous taire ? », sinsurge lun deux, sous couvert danonymat. Une vingtaine de parents des disparus a donc décidé de venir à Kuala Lumpur pour exprimer à Malaysia Airlines leur immense frustration. Chacun caresse, encore et toujours, lespoir dapprendre quelque chose Le groupe campe finalement à même le sol devant les bureaux de MAS la nuit de leur arrivée. Une entrevue a lieu le vendredi 13 février avec MAS qui na rien à ajouter.
Le vendredi 30 janvier, Kelly Wen Yan avait obtenu un rendez-vous avec lactuel ministre du transport malaisien, Liow Tiong Lai. Il avait promis de lui faire parvenir le lundi suivant lintégralité des données brutes de la société britannique de satellites, Inmarsat. Les familles aimeraient faire expertiser indépendamment ces informations sur lesquelles repose toute lexplication du crash au beau milieu des mers du Sud. Elle sest fait signifier, mi février, que ces documents ne lui seraient jamais remis.
Savants calculs
Quelles informations « sensibles » seraient enfouies dans ces données satellite et pourquoi celles livrées fin mai 2014 par la Malaisie sous la pression des médias nétaient-elles pas complètes ? Alors que le tableau dInmarsat entraperçu à la télévision comportait 28 colonnes de chiffres, celui finalement rendu public par la Malaisie nen compte que 9. « Sil ny avait rien dintéressant dans les autres colonnes, pourquoi ne pas nous les montrer ? », sinterroge Duncan Steel, astrophysicien britannique membre de The Independent Group. Ce groupe dexperts bénévoles et passionnés tente de faire parler ces données plus sibyllines que des hiéroglyphes. Il sagit pour eux de soulager les familles mais aussi de résoudre « le plus grand mystère de lhistoire de laviation ».
Ils corrigent, voire reprennent à zéro les analyses dInmarsat. Personne narrive exactement aux mêmes résultats en fonction des hypothèses et des paramètres liés à la propagation de ces ondes électromagnétiques, entre lavion qui se déplace à des vitesses et altitudes estimées, le satellite qui oscille sur son orbite à quelque 36 000 kilomètres de la Terre, et la base terrestre située à Perth, en Australie. Dautant que le satellite 3F1 par lequel est passé le signal est à la limite de son cycle de vie et à court de fioul. Son oscillation normale est amplifiée et mal contrôlée
Depuis lannonce « finale » du 24 mars 2014 par le premier ministre malaisien, Najib Razak, selon laquelle lavion sétait abîmé « au-delà du doute raisonnable » au beau milieu de locéan Indien, les familles sont censées accepter que leurs proches soient déclarés perdus à jamais sur la simple foi de savants calculs mathématiques, quasi invérifiables, sans que rien de tangible, lambeau de siège ou morceau de carlingue, nait apporté un semblant de preuve à cette thèse.
« Absence de preuves »
Beaucoup aimeraient croire ce scénario pour tourner la page. Mais il faudrait leur fournir un peu plus quune déclaration du premier ministre malaisien. Quand le vol Rio-Paris AF 447 et ses 228 passagers ont sombré dans locéan Atlantique le 1er juin 2009, il a fallu attendre cinq jours pour localiser les premiers débris malgré un positionnement Acars (système de communication et de transmission de lavion) précis à cinq minutes près. Mais en quelques semaines, 640 morceaux de débris et 50 corps avaient été retrouvés en surface. Il fallut ensuite deux ans pour localiser la carlingue de lAirbus dAir France, par 3 950 mètres de fond, et remonter 104 autres corps.
Une grande partie des matériaux de fabrication dun avion sont conçus pour flotter, à commencer par les sièges. Au mois doctobre 2014, une vaste campagne de nettoyage de certaines plages de la côte ouest australienne na rien donné. Le scénario dun kiss landing, où le Boeing aurait amerri en douceur et aurait coulé dun bloc est jugé improbable. « Labsence de preuves nest pas la preuve dabsence », se répètent les chercheurs bénévoles.
Le 8 mars 2014, le vol Kuala Lumpur-Pékin décolle à 0 h 41, comme tous les jours. Après quarante minutes de vol, lavion sapprête à quitter lespace aérien malaisien pour pénétrer dans le ciel vietnamien. « All right, good night, Malaysia 370 », sont les derniers mots émis du cockpit à 01 h 21. Cest le jeune copilote qui parle. La voix, détendue, na rien de suspect. La procédure voudrait alors que, dans les secondes qui suivent, lavion se manifeste aux autorités vietnamiennes par un message du type « Ici MH370, bonjour Ho Chi Minh ». Mais cet appel du MH370 ne vient pas.
La piste du pilote
En revanche, le transpondeur (principal moyen de communication) est éteint 90 secondes après le dernier échange. Cest ensuite le système Acars denvoi automatique dinformations techniques qui est éteint. Cette procédure nest même pas enseignée aux pilotes tant elle défie lentendement. « Il suffit en fait de décliquer les trois modes démissions sur le trackpad. Mais personne ne comprend pourquoi il y a moyen de léteindre, cela semble injustifiable », nous affirme un pilote de Boeing 777, qui, comme beaucoup, a regardé comment faire depuis. Ces deux gestes à eux seuls (la mise hors de fonction du transpondeur puis du système Acars) éliminent les scénarios de la défaillance technique, du suicide du pilote ou dune explosion en vol. Ils signent, au contraire, une prise de contrôle de lappareil avec volonté délibérée de le faire « disparaître ».
Qui est alors aux commandes ? Cest lune des clés du mystère. « Cet avion est resté sous contrôle jusquà la dernière minute », affirme Tim Clark, le patron dEmirates Airlines, la compagnie aérienne avec la plus large flotte de Boeing 777 au monde. Il est la voix la plus autorisée à dénoncer le manque flagrant de transparence dans cette affaire. Contrairement à ce qui a été écrit, pendant les premières semaines, dans la presse malaisienne et anglo-saxonne au sujet du pilote, tentant de lui faire porter la responsabilité de lévénement, rien ne permet de laccuser.
Lhomme na rien dun fanatique. Zaharie Ahmad Shah, 53 ans, 18 000 heures de vol, na aucun des problèmes conjugaux quon lui a prêtés. Il nest pas passé, le jour même du vol, au procès dAnwar Ibrahim, leader de lopposition dont il est, certes, sympathisant et lointain parent. Rien nindique quil aurait demandé à être affecté sur ce trajet. Quant à son simulateur de vol qui a beaucoup fait parler de lui, son beau-frère a affirmé dans une interview télévisée quil était en panne depuis un an. Selon des fuites de la police malaisienne, le FBI, qui en a pris possession, y aurait trouvé des « données effacées récemment » et des pistes datterrissage exotiques et suspectes, dont celle de la très stratégique base militaire américaine sur lîle de Diego Garcia, au cur de locéan Indien. Quant au jeune copilote, Fariq Abdul Hamid, 27 ans, 2 760 heures de vol, il ne présente, semble-t-il, rien de suspect, même sil a clairement bafoué les règles de sécurité en 2011 en invitant deux jeunes Sud-Africaines dans le cockpit pendant un vol Phuket-Kuala Lumpur.
Cockpit désactivé
Un autre scénario croît en popularité dans les cercles sérieux qui travaillent sur cette énigme. Depuis les attentats du 11-Septembre, les cockpits sont sécurisés. Mais, aussi ahurissant que cela puisse sembler, le compartiment électrique et électronique (« EE bay »), cerveau de lavion situé en dessous de la cabine de première classe, est en « accès libre » à qui en connaît lemplacement. La vidéo dun pilote de la compagnie aérienne Varig montrant laccès au système central dun 777 (soulever la moquette et lever la trappe) a semé leffroi parmi les pilotes. Si un équipage pirate prend ainsi la main sur toutes les commandes de lavion, le cockpit est de facto désactivé, et léquipage légitime ne peut plus faire quoi que ce soit. Pas même donner lalerte, puisque le transpondeur a été éteint, « den bas ».
Troisième option discutée : la prise de contrôle à distance. Boeing a en effet déposé en 2006 la technologie nécessaire pour y parvenir. Mais on ne sait ni quels avions en auraient été équipés ni surtout qui lutiliserait : Boeing ? La compagnie aérienne ? Et, le cas échéant, à quelles fins ?
Alors que lon ne sait plus rien de ce qui se passe à bord du MH370 à partir du « Good night », à terre, en revanche, cest le début de longues heures dun cafouillage tragique. Le logbook (« journal de bord ») des échanges entre les tours de contrôle de Kuala Lumpur et dHô Chi Minh-Ville documente une imposante série de ratés. Hô Chi Minh-Ville attend dix-neuf minutes pour alerter Kuala Lumpur sur létrange silence du MH370. Les experts estiment quil aurait fallu réagir en trois ou quatre minutes, au plus.
Hô Chi Minh-Ville nindique quà 1 h 46 à Kuala Lumpur que lavion a disparu des écrans radar civils, juste après avoir passé la balise « Bitod ». Les routes aériennes sont couvertes de balises, nommées pour faciliter leur identification. A 2 h 03, après plusieurs échanges vains entre les contrôleurs des deux pays, la tour de Kuala Lumpur informe ses interlocuteurs vietnamiens que le centre des opérations de Malaysia Airlines a localisé lavion au Cambodge. Bonne nouvelle, bizarre tout de même. Hô Chi Minh-Ville demande des précisions. Une demi-heure plus tard, il est 2 h 37, le centre des opérations transmet les coordonnées de la localisation supposée de lavion à Hô Chi Minh-Ville, qui doute encore.
Tours de contrôles perplexes
Un appel par satellite tenté à 2 h 39 naboutit pas. Près dune heure plus tard, le centre des opérations de Malaysia Airlines corrige son message : la position donnée au-dessus du Cambodge était fondée sur une « projection », qui ne permettait pas de localiser lavion. Autrement dit, ils nont, eux non plus, aucune idée de lendroit où se trouve le MH370 Cela fait donc déjà deux heures et dix minutes que lavion a bel et bien disparu entre deux tours de contrôle hésitantes et perplexes. Hô Chi Minh-Ville tente de contacter Haïnan et Hongkong au cas où ils aient vu passer lavion perdu
Il faudra attendre encore deux heures, 5 h 30, pour que lalerte soit lancée. Et à 7 h 24, une heure après lheure prévue de latterrissage à Pékin, MAS publie un communiqué annonçant la « perte de contact avec MH370 ». On apprendra seize jours plus tard quà 2 h 22, lavion est en fait au nord-est de Sumatra. Il a dévié de sa route de 160 degrés vers louest.
Des semaines plus tard, le ministre malaisien de la défense et des transports, Hishammuddin Hussein, admet enfin clairement que laviation civile a prévenu larmée dans la nuit du 7 au 8 mars et que les radars militaires malaisiens ont vu lavion faire un quasi demi-tour gauche, survoler la péninsule malaisienne dest en ouest pendant quarante minutes, passer à la verticale de la base aérienne militaire de Butterworth, sur la côte ouest de la Malaisie, avant de prendre le large vers un nouveau cap. Les radars ont tout vu, mais personne ne regardait les radars
Aucune image de ces radars malaisiens na à ce jour été rendue publique. Le ministre sest justifié ainsi de son inaction : « Cétait un avion commercial, de chez nous, sur notre territoire, nous ne sommes en guerre avec personne que voulez-vous faire ? » Et dajouter : « Le descendre ? Les Américains auraient sans doute fait cela » En fait, les procédures durgence exigent denvoyer des avions de chasse à proximité de lappareil et, dans certains cas, de le forcer à atterrir. Encore faut-il en avoir la volonté politique. En 2003, lIndonésie avait envoyé des F16 « raccompagner » cinq F-18 Hornets américains qui avaient violé son espace aérien. Mais la Malaisie a laissé passer un Boeing 777 qui ne communiquait plus avec le contrôle aérien et qui survolait le pays à contresens de sa route.
« Diversion »
La Malaisie na pas non plus expliqué pourquoi, alors que lavion a quitté son territoire par louest, elle a lancé des recherches de grande envergure à lest, en mer de Chine du Sud, sollicitant notamment laide de la Chine, du Vietnam et de la Thaïlande. « Sils avaient voulu faire diversion pour laisser le temps à cet avion de faire ce quil avait à faire, ils nauraient pas pu sy prendre autrement ! », estime lAustralien Ethan Hunt, membre du comité des familles qui a lancé une campagne de collecte de fonds appelée « Reward MH370 » afin de financer une enquête privée.
Au cur de la nuit du 8 mars, le MH370 nest plus repérable par aucun radar civil. Duncan Steel a reconstitué la carte de treize radars militaires susceptibles davoir vu le Boeing dans une région stratégique : le détroit de Malacca est lun des axes maritimes les plus denses de la planète. Les États-Unis ont une présence navale et aérienne quasi permanente à Singapour. Après être sorti de la couverture radar de la Malaisie, le MH370 est encore dans la zone dau moins deux radars indonésiens et dun radar thaïlandais. Une seule image, de Thaïlande, a été montrée aux familles chinoises le 24 mars 2014, à Pékin. « Toutes les annotations ajoutées par la Malaisie sur limage radar montrée ce jour-là étaient fausses et comme le projecteur était mal réglé, il manque aussi une partie de limage », regrette Duncan Steel.
Peu après ce dernier point radar, à 2 h 22, au nord-est de lIndonésie, lavion met le cap sur son destin. Si un radar malaisien, indonésien, thaïlandais, voire singapourien, fonctionnait dans la région à cette heure-là, il a des informations sur la direction prise par le MH370. Au sud de Java, lAustralie a des radars sur les îles Cocos et Christmas. Le mutisme des radars de la région est dautant plus étonnant que la zone venait dêtre le théâtre du plus important exercice multinational de défense de la région. Lopération « Cobra Gold » a lieu chaque année. Elle inclut Thaïlande, Etats-Unis, Indonésie, Malaisie, Singapour, Corée du Sud, Japon.
En outre, le 8 mars 2014, la Thaïlande sapprêtait à accueillir un autre exercice militaire, tripartite cette fois −Etats-Unis, Thaïlande, Singapour −, centré sur la défense aérienne : « Tiger Cope ». Pourtant, à lexception de lunique image thaïlandaise, aucune autre information sur le MH370 némane des radars. « Soit ils nont rien vu, et cest inquiétant ; soit ils ont vu quelque chose, quils ne veulent pas ou ne peuvent pas partager, et cest encore plus inquiétant », résume le Français Ghyslain Wattrelos, qui a perdu sa femme et deux de ses trois enfants dans le vol.
« Toc toc » silencieux
A la mi-septembre 2014 pourtant, le chef de la police indonésienne, le général Sutarman, déclare à lhebdomadaire Tempo que son alter ego malaisien et lui-même « savent ce qui est arrivé au MH370 ». Lavocat Matthias Chang, qui fut conseiller politique de lex-premier ministre malaisien Mahathir Mohamad, sétonne que les médias sacharnent contre son pays. Il refuse de croire que les Etats-Unis ne savent rien. « Qui sur terre a les moyens de tout voir et de tout entendre ? Jusquaux conversations privées des chefs dEtat ? Pas nous ! », lance-t-il.
Son système Acars éteint, lavion ne transmet plus non plus la moindre information technique qui, relayée par satellite, aurait pu le localiser. Dans le cas du crash de lAF447 entre Rio et Paris en 2009, cest la dernière émission Acars qui avait permis de localiser la chute de lappareil à cinq minutes près. Est-ce donc un détournement parfait, sans traces, qui vient davoir lieu ? Il reste pourtant un lien extrêmement ténu entre lavion et le reste du monde. Même sil német plus, le Boeing reçoit à son insu un « toc toc » silencieux (un « ping », dans le jargon aéronautique), dont le seul écho permet de savoir quil est reçu. Ce signal na jamais eu pour vocation la localisation de lavion, mais Inmarsat tente dapprofondir la question et se lance dans des extrapolations mathématiques analysant la durée de transmission et la qualité du signal.
Le 12 mars 2014, la société transmet ses premiers résultats. Ils comportent deux découvertes. Dabord, que lavion a continué de voler jusquà 8 h19. Cela correspondrait à lépuisement de ses réserves en carburant. Ensuite, quil a circulé sur un arc, soit vers le nord jusquau Kazakhstan, soit vers le sud jusquau milieu des mers du Sud. Après quelques jours de démentis vigoureux, le 15 mars, le premier ministre, Najib Razak, entérine finalement les analyses dInmarsat. Puis, le 24 mars, grâce à une nouvelle série de calculs « jamais tentés auparavant », cest la piste sud qui est retenue.
Lattention du monde entier se déplace alors vers locéan Indien. LAustralie prend la main sur ce qui devient la plus vaste opération de « secours et de recherches » de tous les temps, avec le soutien de Boeing, des bureaux britanniques et américains spécialisés AAIB et NTSB, dInmarsat et de Thales. A elle seule, la Chine met à contribution 21 satellites, 19 navires, 13 avions et 2 500 militaires et experts.
« Très confiant »
A plusieurs reprises, des déclarations hâtives suscitent de faux espoirs. Le 20 mars 2014, le premier ministre australien, Tony Abbott, parle d« informations nouvelles et crédibles ». Raté. Le 11 avril, le même se déclare « très confiant » dans le fait que la boîte noire du MH370 a été repérée. Encore raté. Le 19 avril, le ministre de la défense et des transports malaisien affirme que les prochaines 48 heures seront « cruciales ». Et puis plus rien. Au fil des semaines, la formidable mission australienne menace de virer au fiasco. Les recherches changent de secteur. La zone recommandée par le Groupe indépendant finit par être examinée. Rien. Toujours pas la moindre trace au fond de locéan du Boeing 777.
Le doute commence à se répandre même parmi les plus rationnels. Mais si lavion nest pas au fond de locéan Indien, où est-il ? Pour certains, il ne sagit plus daffiner des calculs déjà suraffinés, mais bien de remettre en cause la démarche tout entière. Se peut-il quune partie des données Inmarsat aient été trafiquées ? Cest la thèse du journaliste américain Jeff Wise qui vient de publier un livre numérique The Plane That Was not There (« Lavion qui nétait pas là »). Il propose un scénario dans lequel les « vraies fausses » informations dInmarsat ne sont là que pour faire diversion, alors que les vrais coupables sont les deux Ukrainiens et le Russe qui étaient assis à lavant de lavion et dont les passeports sont les seuls à ne pas avoir été vérifiés par leurs autorités nationales respectives. Le Groupe indépendant a immédiatement exclu Jeff Wise.
Parmi les familles, léchec des recherches sous-marines et labsence de débris alourdissent le climat de défiance vis-à-vis de Malaysia Airlines et du gouvernement malaisien, né des incohérences et des mensonges des premières heures. Des dizaines de questions continuent de tarauder les familles. Pourquoi la Malaisie a-t-elle lancé des recherches au mauvais endroit en connaissance de cause ? Pourquoi a-t-il fallu attendre un mois pour que la liste officielle des passagers soit publiée ? Pourquoi laviation civile a-t-elle mentionné quatre faux passeports à bord, et Malaysia Airlines deux faux passeports ? Pourquoi a-t-il fallu attendre plusieurs mois pour quune liste incomplète du contenu des soutes soit publiée ? Pour le MH17 (abattu en Ukraine le 17 juillet 2014), cette liste a été publiée le lendemain de laccident. Lavion est-il vraiment monté à 45 000 pieds pendant vingt-trois minutes comme tant de « sources ayant vu les données radars de la Malaisie » lont affirmé ? Nos propres sources affirment le contraire
Une phrase hante certains membres des familles chinoises : « Cest très compliqué. Vous ne pouvez pas comprendre », leur aurait dit, sans doute à bout darguments, lambassadeur de Chine en Malaisie, Huang Huikang, au début de la crise. Un an plus tard, cest toujours aussi compliqué. Et on ne peut toujours pas comprendre.
Les trois jeunes femmes qui se retrouvent sur les banquettes en Skaï dun restaurant mexicain de Bangsar Village, banlieue résidentielle de Kuala Lumpur, la capitale de la Malaisie, se connaissent depuis bientôt un an. Elles se saluent comme de bonnes amies mais ont du mal à sourire. Rien dans la vie ne les aurait réunies si le Boeing 777 de la Malaysia Airlines (MAS) reliant Kuala Lumpur à Pékin ne sétait volatilisé, le samedi 8 mars 2014, emportant dans son mystère les 227 passagers et les 12 membres déquipage.
Parmi les disparus du vol MH370 se trouvait donc la mère de Grace Subathira, jeune avocate malaisienne, qui rejoignait son mari en poste à Pékin. Le mari de Yuen Ying, un ingénieur qui travaillait pour la société américaine daérospatiale Freescale (dont vingt employés se trouvaient à bord) et qui comptait visiter Pékin avec ses collègues, avant de commencer une formation professionnelle le lundi. Quant au mari chinois de Kelly Wen Yan, qui faisait de la prospection immobilière en Malaisie, il rentrait chez lui pour le week-end, comme dhabitude, pour retrouver sa femme et sa fille de 3 ans.
Constamment au bord des larmes, Kelly Wen Yan est, comme les autres, outrée de la dernière gaffe de la compagnie Malaysia Airlines. Le 29 janvier, les familles ont été soudain sommées de « regarder la télévision ». De quoi réveiller les espoirs les plus fous et les pires angoisses. Savoir, simplement savoir, est désormais lunique aspiration des familles. Il sagissait dapprendre que la disparition du MH370 était maintenant devenue un « accident ». « Quand ils ont vu que des familles allaient participer à la conférence de presse, ils ont tout annulé. Cest pourtant nous qui aurions dû être prévenus les premiers ! », sinsurgent les jeunes femmes. « Le pire, cest quils affirment que la disparition est un accident sans le moindre nouvel indice pour le justifier. Ils nont quune hâte, ranger le dossier », ajoute Grace Subathira.
Colère des proches
Ce soir de mi-février, les trois jeunes femmes tentent de coordonner laccueil des familles chinoises. Car, en Chine aussi, cette annonce a ranimé la colère des proches, aussi mal traités quen Malaisie. Parmi les 227 passagers du Boeing, 152 étaient chinois. Le centre de soutien aux familles mis en place près de laéroport est inaccessible par transport public. Les familles chinoises ont interdiction de parler aux médias étrangers et sont ouvertement encouragées à porter plainte contre Malaysia Airlines. Des avocats internationaux ont même été mis gratuitement à leur disposition à cet effet.
Pour le moment, la plupart nont que faire dune compensation, aussi importante soit-elle. « Avec tous les Boeing que la Chine achète, le gouvernement aurait de quoi exiger une enquête digne de ce nom, pourquoi ne disent-ils rien et nous demandent-ils en plus de nous taire ? », sinsurge lun deux, sous couvert danonymat. Une vingtaine de parents des disparus a donc décidé de venir à Kuala Lumpur pour exprimer à Malaysia Airlines leur immense frustration. Chacun caresse, encore et toujours, lespoir dapprendre quelque chose Le groupe campe finalement à même le sol devant les bureaux de MAS la nuit de leur arrivée. Une entrevue a lieu le vendredi 13 février avec MAS qui na rien à ajouter.
Le vendredi 30 janvier, Kelly Wen Yan avait obtenu un rendez-vous avec lactuel ministre du transport malaisien, Liow Tiong Lai. Il avait promis de lui faire parvenir le lundi suivant lintégralité des données brutes de la société britannique de satellites, Inmarsat. Les familles aimeraient faire expertiser indépendamment ces informations sur lesquelles repose toute lexplication du crash au beau milieu des mers du Sud. Elle sest fait signifier, mi février, que ces documents ne lui seraient jamais remis.
Savants calculs
Quelles informations « sensibles » seraient enfouies dans ces données satellite et pourquoi celles livrées fin mai 2014 par la Malaisie sous la pression des médias nétaient-elles pas complètes ? Alors que le tableau dInmarsat entraperçu à la télévision comportait 28 colonnes de chiffres, celui finalement rendu public par la Malaisie nen compte que 9. « Sil ny avait rien dintéressant dans les autres colonnes, pourquoi ne pas nous les montrer ? », sinterroge Duncan Steel, astrophysicien britannique membre de The Independent Group. Ce groupe dexperts bénévoles et passionnés tente de faire parler ces données plus sibyllines que des hiéroglyphes. Il sagit pour eux de soulager les familles mais aussi de résoudre « le plus grand mystère de lhistoire de laviation ».
Ils corrigent, voire reprennent à zéro les analyses dInmarsat. Personne narrive exactement aux mêmes résultats en fonction des hypothèses et des paramètres liés à la propagation de ces ondes électromagnétiques, entre lavion qui se déplace à des vitesses et altitudes estimées, le satellite qui oscille sur son orbite à quelque 36 000 kilomètres de la Terre, et la base terrestre située à Perth, en Australie. Dautant que le satellite 3F1 par lequel est passé le signal est à la limite de son cycle de vie et à court de fioul. Son oscillation normale est amplifiée et mal contrôlée
Depuis lannonce « finale » du 24 mars 2014 par le premier ministre malaisien, Najib Razak, selon laquelle lavion sétait abîmé « au-delà du doute raisonnable » au beau milieu de locéan Indien, les familles sont censées accepter que leurs proches soient déclarés perdus à jamais sur la simple foi de savants calculs mathématiques, quasi invérifiables, sans que rien de tangible, lambeau de siège ou morceau de carlingue, nait apporté un semblant de preuve à cette thèse.
« Absence de preuves »
Beaucoup aimeraient croire ce scénario pour tourner la page. Mais il faudrait leur fournir un peu plus quune déclaration du premier ministre malaisien. Quand le vol Rio-Paris AF 447 et ses 228 passagers ont sombré dans locéan Atlantique le 1er juin 2009, il a fallu attendre cinq jours pour localiser les premiers débris malgré un positionnement Acars (système de communication et de transmission de lavion) précis à cinq minutes près. Mais en quelques semaines, 640 morceaux de débris et 50 corps avaient été retrouvés en surface. Il fallut ensuite deux ans pour localiser la carlingue de lAirbus dAir France, par 3 950 mètres de fond, et remonter 104 autres corps.
Une grande partie des matériaux de fabrication dun avion sont conçus pour flotter, à commencer par les sièges. Au mois doctobre 2014, une vaste campagne de nettoyage de certaines plages de la côte ouest australienne na rien donné. Le scénario dun kiss landing, où le Boeing aurait amerri en douceur et aurait coulé dun bloc est jugé improbable. « Labsence de preuves nest pas la preuve dabsence », se répètent les chercheurs bénévoles.
Le 8 mars 2014, le vol Kuala Lumpur-Pékin décolle à 0 h 41, comme tous les jours. Après quarante minutes de vol, lavion sapprête à quitter lespace aérien malaisien pour pénétrer dans le ciel vietnamien. « All right, good night, Malaysia 370 », sont les derniers mots émis du cockpit à 01 h 21. Cest le jeune copilote qui parle. La voix, détendue, na rien de suspect. La procédure voudrait alors que, dans les secondes qui suivent, lavion se manifeste aux autorités vietnamiennes par un message du type « Ici MH370, bonjour Ho Chi Minh ». Mais cet appel du MH370 ne vient pas.
La piste du pilote
En revanche, le transpondeur (principal moyen de communication) est éteint 90 secondes après le dernier échange. Cest ensuite le système Acars denvoi automatique dinformations techniques qui est éteint. Cette procédure nest même pas enseignée aux pilotes tant elle défie lentendement. « Il suffit en fait de décliquer les trois modes démissions sur le trackpad. Mais personne ne comprend pourquoi il y a moyen de léteindre, cela semble injustifiable », nous affirme un pilote de Boeing 777, qui, comme beaucoup, a regardé comment faire depuis. Ces deux gestes à eux seuls (la mise hors de fonction du transpondeur puis du système Acars) éliminent les scénarios de la défaillance technique, du suicide du pilote ou dune explosion en vol. Ils signent, au contraire, une prise de contrôle de lappareil avec volonté délibérée de le faire « disparaître ».
Qui est alors aux commandes ? Cest lune des clés du mystère. « Cet avion est resté sous contrôle jusquà la dernière minute », affirme Tim Clark, le patron dEmirates Airlines, la compagnie aérienne avec la plus large flotte de Boeing 777 au monde. Il est la voix la plus autorisée à dénoncer le manque flagrant de transparence dans cette affaire. Contrairement à ce qui a été écrit, pendant les premières semaines, dans la presse malaisienne et anglo-saxonne au sujet du pilote, tentant de lui faire porter la responsabilité de lévénement, rien ne permet de laccuser.
Lhomme na rien dun fanatique. Zaharie Ahmad Shah, 53 ans, 18 000 heures de vol, na aucun des problèmes conjugaux quon lui a prêtés. Il nest pas passé, le jour même du vol, au procès dAnwar Ibrahim, leader de lopposition dont il est, certes, sympathisant et lointain parent. Rien nindique quil aurait demandé à être affecté sur ce trajet. Quant à son simulateur de vol qui a beaucoup fait parler de lui, son beau-frère a affirmé dans une interview télévisée quil était en panne depuis un an. Selon des fuites de la police malaisienne, le FBI, qui en a pris possession, y aurait trouvé des « données effacées récemment » et des pistes datterrissage exotiques et suspectes, dont celle de la très stratégique base militaire américaine sur lîle de Diego Garcia, au cur de locéan Indien. Quant au jeune copilote, Fariq Abdul Hamid, 27 ans, 2 760 heures de vol, il ne présente, semble-t-il, rien de suspect, même sil a clairement bafoué les règles de sécurité en 2011 en invitant deux jeunes Sud-Africaines dans le cockpit pendant un vol Phuket-Kuala Lumpur.
Cockpit désactivé
Un autre scénario croît en popularité dans les cercles sérieux qui travaillent sur cette énigme. Depuis les attentats du 11-Septembre, les cockpits sont sécurisés. Mais, aussi ahurissant que cela puisse sembler, le compartiment électrique et électronique (« EE bay »), cerveau de lavion situé en dessous de la cabine de première classe, est en « accès libre » à qui en connaît lemplacement. La vidéo dun pilote de la compagnie aérienne Varig montrant laccès au système central dun 777 (soulever la moquette et lever la trappe) a semé leffroi parmi les pilotes. Si un équipage pirate prend ainsi la main sur toutes les commandes de lavion, le cockpit est de facto désactivé, et léquipage légitime ne peut plus faire quoi que ce soit. Pas même donner lalerte, puisque le transpondeur a été éteint, « den bas ».
Troisième option discutée : la prise de contrôle à distance. Boeing a en effet déposé en 2006 la technologie nécessaire pour y parvenir. Mais on ne sait ni quels avions en auraient été équipés ni surtout qui lutiliserait : Boeing ? La compagnie aérienne ? Et, le cas échéant, à quelles fins ?
Alors que lon ne sait plus rien de ce qui se passe à bord du MH370 à partir du « Good night », à terre, en revanche, cest le début de longues heures dun cafouillage tragique. Le logbook (« journal de bord ») des échanges entre les tours de contrôle de Kuala Lumpur et dHô Chi Minh-Ville documente une imposante série de ratés. Hô Chi Minh-Ville attend dix-neuf minutes pour alerter Kuala Lumpur sur létrange silence du MH370. Les experts estiment quil aurait fallu réagir en trois ou quatre minutes, au plus.
Hô Chi Minh-Ville nindique quà 1 h 46 à Kuala Lumpur que lavion a disparu des écrans radar civils, juste après avoir passé la balise « Bitod ». Les routes aériennes sont couvertes de balises, nommées pour faciliter leur identification. A 2 h 03, après plusieurs échanges vains entre les contrôleurs des deux pays, la tour de Kuala Lumpur informe ses interlocuteurs vietnamiens que le centre des opérations de Malaysia Airlines a localisé lavion au Cambodge. Bonne nouvelle, bizarre tout de même. Hô Chi Minh-Ville demande des précisions. Une demi-heure plus tard, il est 2 h 37, le centre des opérations transmet les coordonnées de la localisation supposée de lavion à Hô Chi Minh-Ville, qui doute encore.
Tours de contrôles perplexes
Un appel par satellite tenté à 2 h 39 naboutit pas. Près dune heure plus tard, le centre des opérations de Malaysia Airlines corrige son message : la position donnée au-dessus du Cambodge était fondée sur une « projection », qui ne permettait pas de localiser lavion. Autrement dit, ils nont, eux non plus, aucune idée de lendroit où se trouve le MH370 Cela fait donc déjà deux heures et dix minutes que lavion a bel et bien disparu entre deux tours de contrôle hésitantes et perplexes. Hô Chi Minh-Ville tente de contacter Haïnan et Hongkong au cas où ils aient vu passer lavion perdu
Il faudra attendre encore deux heures, 5 h 30, pour que lalerte soit lancée. Et à 7 h 24, une heure après lheure prévue de latterrissage à Pékin, MAS publie un communiqué annonçant la « perte de contact avec MH370 ». On apprendra seize jours plus tard quà 2 h 22, lavion est en fait au nord-est de Sumatra. Il a dévié de sa route de 160 degrés vers louest.
Des semaines plus tard, le ministre malaisien de la défense et des transports, Hishammuddin Hussein, admet enfin clairement que laviation civile a prévenu larmée dans la nuit du 7 au 8 mars et que les radars militaires malaisiens ont vu lavion faire un quasi demi-tour gauche, survoler la péninsule malaisienne dest en ouest pendant quarante minutes, passer à la verticale de la base aérienne militaire de Butterworth, sur la côte ouest de la Malaisie, avant de prendre le large vers un nouveau cap. Les radars ont tout vu, mais personne ne regardait les radars
Aucune image de ces radars malaisiens na à ce jour été rendue publique. Le ministre sest justifié ainsi de son inaction : « Cétait un avion commercial, de chez nous, sur notre territoire, nous ne sommes en guerre avec personne que voulez-vous faire ? » Et dajouter : « Le descendre ? Les Américains auraient sans doute fait cela » En fait, les procédures durgence exigent denvoyer des avions de chasse à proximité de lappareil et, dans certains cas, de le forcer à atterrir. Encore faut-il en avoir la volonté politique. En 2003, lIndonésie avait envoyé des F16 « raccompagner » cinq F-18 Hornets américains qui avaient violé son espace aérien. Mais la Malaisie a laissé passer un Boeing 777 qui ne communiquait plus avec le contrôle aérien et qui survolait le pays à contresens de sa route.
« Diversion »
La Malaisie na pas non plus expliqué pourquoi, alors que lavion a quitté son territoire par louest, elle a lancé des recherches de grande envergure à lest, en mer de Chine du Sud, sollicitant notamment laide de la Chine, du Vietnam et de la Thaïlande. « Sils avaient voulu faire diversion pour laisser le temps à cet avion de faire ce quil avait à faire, ils nauraient pas pu sy prendre autrement ! », estime lAustralien Ethan Hunt, membre du comité des familles qui a lancé une campagne de collecte de fonds appelée « Reward MH370 » afin de financer une enquête privée.
Au cur de la nuit du 8 mars, le MH370 nest plus repérable par aucun radar civil. Duncan Steel a reconstitué la carte de treize radars militaires susceptibles davoir vu le Boeing dans une région stratégique : le détroit de Malacca est lun des axes maritimes les plus denses de la planète. Les États-Unis ont une présence navale et aérienne quasi permanente à Singapour. Après être sorti de la couverture radar de la Malaisie, le MH370 est encore dans la zone dau moins deux radars indonésiens et dun radar thaïlandais. Une seule image, de Thaïlande, a été montrée aux familles chinoises le 24 mars 2014, à Pékin. « Toutes les annotations ajoutées par la Malaisie sur limage radar montrée ce jour-là étaient fausses et comme le projecteur était mal réglé, il manque aussi une partie de limage », regrette Duncan Steel.
Peu après ce dernier point radar, à 2 h 22, au nord-est de lIndonésie, lavion met le cap sur son destin. Si un radar malaisien, indonésien, thaïlandais, voire singapourien, fonctionnait dans la région à cette heure-là, il a des informations sur la direction prise par le MH370. Au sud de Java, lAustralie a des radars sur les îles Cocos et Christmas. Le mutisme des radars de la région est dautant plus étonnant que la zone venait dêtre le théâtre du plus important exercice multinational de défense de la région. Lopération « Cobra Gold » a lieu chaque année. Elle inclut Thaïlande, Etats-Unis, Indonésie, Malaisie, Singapour, Corée du Sud, Japon.
En outre, le 8 mars 2014, la Thaïlande sapprêtait à accueillir un autre exercice militaire, tripartite cette fois −Etats-Unis, Thaïlande, Singapour −, centré sur la défense aérienne : « Tiger Cope ». Pourtant, à lexception de lunique image thaïlandaise, aucune autre information sur le MH370 némane des radars. « Soit ils nont rien vu, et cest inquiétant ; soit ils ont vu quelque chose, quils ne veulent pas ou ne peuvent pas partager, et cest encore plus inquiétant », résume le Français Ghyslain Wattrelos, qui a perdu sa femme et deux de ses trois enfants dans le vol.
« Toc toc » silencieux
A la mi-septembre 2014 pourtant, le chef de la police indonésienne, le général Sutarman, déclare à lhebdomadaire Tempo que son alter ego malaisien et lui-même « savent ce qui est arrivé au MH370 ». Lavocat Matthias Chang, qui fut conseiller politique de lex-premier ministre malaisien Mahathir Mohamad, sétonne que les médias sacharnent contre son pays. Il refuse de croire que les Etats-Unis ne savent rien. « Qui sur terre a les moyens de tout voir et de tout entendre ? Jusquaux conversations privées des chefs dEtat ? Pas nous ! », lance-t-il.
Son système Acars éteint, lavion ne transmet plus non plus la moindre information technique qui, relayée par satellite, aurait pu le localiser. Dans le cas du crash de lAF447 entre Rio et Paris en 2009, cest la dernière émission Acars qui avait permis de localiser la chute de lappareil à cinq minutes près. Est-ce donc un détournement parfait, sans traces, qui vient davoir lieu ? Il reste pourtant un lien extrêmement ténu entre lavion et le reste du monde. Même sil német plus, le Boeing reçoit à son insu un « toc toc » silencieux (un « ping », dans le jargon aéronautique), dont le seul écho permet de savoir quil est reçu. Ce signal na jamais eu pour vocation la localisation de lavion, mais Inmarsat tente dapprofondir la question et se lance dans des extrapolations mathématiques analysant la durée de transmission et la qualité du signal.
Le 12 mars 2014, la société transmet ses premiers résultats. Ils comportent deux découvertes. Dabord, que lavion a continué de voler jusquà 8 h19. Cela correspondrait à lépuisement de ses réserves en carburant. Ensuite, quil a circulé sur un arc, soit vers le nord jusquau Kazakhstan, soit vers le sud jusquau milieu des mers du Sud. Après quelques jours de démentis vigoureux, le 15 mars, le premier ministre, Najib Razak, entérine finalement les analyses dInmarsat. Puis, le 24 mars, grâce à une nouvelle série de calculs « jamais tentés auparavant », cest la piste sud qui est retenue.
Lattention du monde entier se déplace alors vers locéan Indien. LAustralie prend la main sur ce qui devient la plus vaste opération de « secours et de recherches » de tous les temps, avec le soutien de Boeing, des bureaux britanniques et américains spécialisés AAIB et NTSB, dInmarsat et de Thales. A elle seule, la Chine met à contribution 21 satellites, 19 navires, 13 avions et 2 500 militaires et experts.
« Très confiant »
A plusieurs reprises, des déclarations hâtives suscitent de faux espoirs. Le 20 mars 2014, le premier ministre australien, Tony Abbott, parle d« informations nouvelles et crédibles ». Raté. Le 11 avril, le même se déclare « très confiant » dans le fait que la boîte noire du MH370 a été repérée. Encore raté. Le 19 avril, le ministre de la défense et des transports malaisien affirme que les prochaines 48 heures seront « cruciales ». Et puis plus rien. Au fil des semaines, la formidable mission australienne menace de virer au fiasco. Les recherches changent de secteur. La zone recommandée par le Groupe indépendant finit par être examinée. Rien. Toujours pas la moindre trace au fond de locéan du Boeing 777.
Le doute commence à se répandre même parmi les plus rationnels. Mais si lavion nest pas au fond de locéan Indien, où est-il ? Pour certains, il ne sagit plus daffiner des calculs déjà suraffinés, mais bien de remettre en cause la démarche tout entière. Se peut-il quune partie des données Inmarsat aient été trafiquées ? Cest la thèse du journaliste américain Jeff Wise qui vient de publier un livre numérique The Plane That Was not There (« Lavion qui nétait pas là »). Il propose un scénario dans lequel les « vraies fausses » informations dInmarsat ne sont là que pour faire diversion, alors que les vrais coupables sont les deux Ukrainiens et le Russe qui étaient assis à lavant de lavion et dont les passeports sont les seuls à ne pas avoir été vérifiés par leurs autorités nationales respectives. Le Groupe indépendant a immédiatement exclu Jeff Wise.
Parmi les familles, léchec des recherches sous-marines et labsence de débris alourdissent le climat de défiance vis-à-vis de Malaysia Airlines et du gouvernement malaisien, né des incohérences et des mensonges des premières heures. Des dizaines de questions continuent de tarauder les familles. Pourquoi la Malaisie a-t-elle lancé des recherches au mauvais endroit en connaissance de cause ? Pourquoi a-t-il fallu attendre un mois pour que la liste officielle des passagers soit publiée ? Pourquoi laviation civile a-t-elle mentionné quatre faux passeports à bord, et Malaysia Airlines deux faux passeports ? Pourquoi a-t-il fallu attendre plusieurs mois pour quune liste incomplète du contenu des soutes soit publiée ? Pour le MH17 (abattu en Ukraine le 17 juillet 2014), cette liste a été publiée le lendemain de laccident. Lavion est-il vraiment monté à 45 000 pieds pendant vingt-trois minutes comme tant de « sources ayant vu les données radars de la Malaisie » lont affirmé ? Nos propres sources affirment le contraire
Une phrase hante certains membres des familles chinoises : « Cest très compliqué. Vous ne pouvez pas comprendre », leur aurait dit, sans doute à bout darguments, lambassadeur de Chine en Malaisie, Huang Huikang, au début de la crise. Un an plus tard, cest toujours aussi compliqué. Et on ne peut toujours pas comprendre.
Un an après, limprobable disparition du MH370