En 2015, le World Press Photo en quête de « subtilité »
C'est rarement la subtilité qui caractérise, dordinaire, les photos récompensées par le World Press, le prix le plus célèbre du photojournalisme : on y prime plutôt les effets spectaculaires, les sentiments exacerbés (douleur, tristesse), les actions fortes (bombardements, tueries, torture), lhémoglobine Y aurait-il comme une prise de conscience que ce genre dimages, certes très lisibles et efficaces, peut lasser ? Et quelles répondent rarement à la complexité des faits ?
Comme pour répondre aux reproches faits depuis longtemps à cette imagerie répétitive et souvent pleine de clichés (riche/pauvre, victime/bourreau, mère à l'enfant ou « mater dolorosa » ), cette année, le World Press a décerné le titre de l'image de l'année à une photo sans action marquante, ni scène tragique. L'image de Mads Nissen, prise à Saint-Pétersbourg, montre un jeune couple homosexuel dans son intimité. Les poses, le clair-obscur et le décor (le drapé d'un rideau) font bien plus référence à la peinture hollandaise qu'à la photo de guerre. Les faits traités sont bien tragiques la discrimination et la violence contre les homosexuels en Russie mais ils sont illustrés par une image de tendresse et daffection.
« C'est une image très très subtile » a commenté Michelle McNally, présidente du jury, qui a qualifié la photo de « superbe scène ». Une photo qui montre non seulement le quotidien, mais qui a été prise dans un pays proche, pas sur le terrain dune guerre lointaine. « C'est une chose qui manque souvent dans le photojournalisme, on a toujours l'impression qu'il faut chercher l'exotique », a commenté Donald Weber, autre membre du jury. Patrick Baz, de lAgence France Presse, qui a également participé au jury, a insisté sur Twitter : « Ce prix parle damour et de haine, de paix et de guerre, et on na pas besoin de sang et de destructions pour décrire ça. »
S'agirait-il d'une évolution durable ? Déjà, en 2014, le World Press avait récompensé une photo moins évidente que d'habitude, en évitant linstant décisif et lévénement exceptionnel : on y voyait, dans une scène nocturne, des migrants lever leur téléphone portable en quête de réseau pour appeler leurs proches restés au pays. Le reste du temps, les photos de lannée du World Press font plutôt dans le spectaculaire.
Autre tendance forte en 2015 : la manipulation des images. Le jury, qui demande à tous les candidats présélectionnés denvoyer les fichiers numériques « raw », cest-à-dire avant toute retouche, pour les comparer avec les images soumises à la compétition, a eu des mots très durs sur la quantité de fichiers retouchés de façon excessive, et donc disqualifiés. Ce fut le cas dune image sur cinq, soit 20 % !
Le directeur général du World Press Photo, Lars Boering, a déclaré dans un communiqué : « Cette année, le jury a été très déçu de découvrir avec quelle légèreté les photographes ont traité leurs fichiers soumis à la compétition. Quand un élément a été ajouté ou retranché de limage, cela nous a conduits à rejeter limage en question. (...) Il semble que certains photographes ne peuvent résister à la tentation de rehausser leurs images soit en enlevant de petits détails pour nettoyer une image ou parfois à changer la tonalité de façon excessive, ce qui constitue un changement réel de limage. Ces deux types de retouches compromettent lintégrité de limage. »
Les retouches ont particulièrement affecté la section « sports », au point que le jury a renoncé à décerner le troisième prix de la catégorie « stories », faute de candidat « propre » (voir lentretien de Lars Boering avec le British Journal of Photography, en anglais).
Sens de limage faussé
Une tendance sur laquelle on peut émettre quelques hypothèses : peut-être le jury du World Press Photo est-il particulièrement sévère sur les retouches considérées comme « classiques » (couleurs réhaussées, ombres atténuées, etc.) ? On a du mal à le croire, vu que les membres sont issus de différents médias à travers le monde, avec des habitudes différentes.
Ou alors peut-être les candidats au World Press ont-ils accentué les retouches dans lespoir daugmenter leurs chances dêtre sélectionnés, sachant que le prix récompense des photos souvent parfaites techniquement ? Là encore, on peut en douter : ils savaient que leurs images seraient comparées aux fichiers originaux, et risquaient dêtre disqualifiées car ces manipulations seraient considérées comme de la fraude.
Ou enfin hypothèse la plus probable, vu le nombre énorme dimages rejetées les photographes ont pris lhabitude de retoucher leurs photos à un tel point et avec une telle facilité quils ne semblent plus avoir conscience quils faussent le sens de limage. Ce qui ne laisse pas dinquiéter sur ce qui nous est donné à voir du monde aujourdhui. Comme sil fallait, pour quelles retiennent notre attention dans le flot visuel qui nous noie, des images toujours plus léchées, toujours plus parfaites, toujours plus spectaculaires. Des images qui ressemblent plus aux jeux vidéo quà la réalité.
C'est rarement la subtilité qui caractérise, dordinaire, les photos récompensées par le World Press, le prix le plus célèbre du photojournalisme : on y prime plutôt les effets spectaculaires, les sentiments exacerbés (douleur, tristesse), les actions fortes (bombardements, tueries, torture), lhémoglobine Y aurait-il comme une prise de conscience que ce genre dimages, certes très lisibles et efficaces, peut lasser ? Et quelles répondent rarement à la complexité des faits ?
Comme pour répondre aux reproches faits depuis longtemps à cette imagerie répétitive et souvent pleine de clichés (riche/pauvre, victime/bourreau, mère à l'enfant ou « mater dolorosa » ), cette année, le World Press a décerné le titre de l'image de l'année à une photo sans action marquante, ni scène tragique. L'image de Mads Nissen, prise à Saint-Pétersbourg, montre un jeune couple homosexuel dans son intimité. Les poses, le clair-obscur et le décor (le drapé d'un rideau) font bien plus référence à la peinture hollandaise qu'à la photo de guerre. Les faits traités sont bien tragiques la discrimination et la violence contre les homosexuels en Russie mais ils sont illustrés par une image de tendresse et daffection.
« C'est une image très très subtile » a commenté Michelle McNally, présidente du jury, qui a qualifié la photo de « superbe scène ». Une photo qui montre non seulement le quotidien, mais qui a été prise dans un pays proche, pas sur le terrain dune guerre lointaine. « C'est une chose qui manque souvent dans le photojournalisme, on a toujours l'impression qu'il faut chercher l'exotique », a commenté Donald Weber, autre membre du jury. Patrick Baz, de lAgence France Presse, qui a également participé au jury, a insisté sur Twitter : « Ce prix parle damour et de haine, de paix et de guerre, et on na pas besoin de sang et de destructions pour décrire ça. »
S'agirait-il d'une évolution durable ? Déjà, en 2014, le World Press avait récompensé une photo moins évidente que d'habitude, en évitant linstant décisif et lévénement exceptionnel : on y voyait, dans une scène nocturne, des migrants lever leur téléphone portable en quête de réseau pour appeler leurs proches restés au pays. Le reste du temps, les photos de lannée du World Press font plutôt dans le spectaculaire.
Autre tendance forte en 2015 : la manipulation des images. Le jury, qui demande à tous les candidats présélectionnés denvoyer les fichiers numériques « raw », cest-à-dire avant toute retouche, pour les comparer avec les images soumises à la compétition, a eu des mots très durs sur la quantité de fichiers retouchés de façon excessive, et donc disqualifiés. Ce fut le cas dune image sur cinq, soit 20 % !
Le directeur général du World Press Photo, Lars Boering, a déclaré dans un communiqué : « Cette année, le jury a été très déçu de découvrir avec quelle légèreté les photographes ont traité leurs fichiers soumis à la compétition. Quand un élément a été ajouté ou retranché de limage, cela nous a conduits à rejeter limage en question. (...) Il semble que certains photographes ne peuvent résister à la tentation de rehausser leurs images soit en enlevant de petits détails pour nettoyer une image ou parfois à changer la tonalité de façon excessive, ce qui constitue un changement réel de limage. Ces deux types de retouches compromettent lintégrité de limage. »
Les retouches ont particulièrement affecté la section « sports », au point que le jury a renoncé à décerner le troisième prix de la catégorie « stories », faute de candidat « propre » (voir lentretien de Lars Boering avec le British Journal of Photography, en anglais).
Sens de limage faussé
Une tendance sur laquelle on peut émettre quelques hypothèses : peut-être le jury du World Press Photo est-il particulièrement sévère sur les retouches considérées comme « classiques » (couleurs réhaussées, ombres atténuées, etc.) ? On a du mal à le croire, vu que les membres sont issus de différents médias à travers le monde, avec des habitudes différentes.
Ou alors peut-être les candidats au World Press ont-ils accentué les retouches dans lespoir daugmenter leurs chances dêtre sélectionnés, sachant que le prix récompense des photos souvent parfaites techniquement ? Là encore, on peut en douter : ils savaient que leurs images seraient comparées aux fichiers originaux, et risquaient dêtre disqualifiées car ces manipulations seraient considérées comme de la fraude.
Ou enfin hypothèse la plus probable, vu le nombre énorme dimages rejetées les photographes ont pris lhabitude de retoucher leurs photos à un tel point et avec une telle facilité quils ne semblent plus avoir conscience quils faussent le sens de limage. Ce qui ne laisse pas dinquiéter sur ce qui nous est donné à voir du monde aujourdhui. Comme sil fallait, pour quelles retiennent notre attention dans le flot visuel qui nous noie, des images toujours plus léchées, toujours plus parfaites, toujours plus spectaculaires. Des images qui ressemblent plus aux jeux vidéo quà la réalité.
En 2015, le World Press Photo en quête de « subtilité »
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire