vendredi 20 février 2015

François Pervis persiste

François Pervis persiste



Il aura fallu un triplé inédit en individuel, lors des championnats du monde 2014 de cyclisme sur piste de Cali (Colombie), pour que François Pervis goûte enfin à la lumière. Les projecteurs sont désormais braqués sur lui.



Dans l’enceinte du nouveau Vélodrome national de Saint-Quentin-en-Yvelines, le discret champion n’a pas déçu en conservant, jeudi 19 février, le premier de ses trois titres mondiaux dans l’épreuve du keirin. « Je me suis dit : “Tu es l’homme le plus rapide du monde. Tu ne crains personne” », a réagi François Pervis au sortir de sa finale remportée face au Néo-Zélandais Edward Dawkins. Et de poursuivre : « Je savoure, mes Mondiaux [qui se déroulent jusqu’au dimanche 22 février] sont déjà réussis. Gagner le titre en France, ça n’arrive qu’une fois dans la vie. »



Le pistard français a récidivé, vendredi 20 février, en enlevant pour la troisième fois le titre du kilomètre dans les championnats du monde de cyclisme sur piste



A 30 ans, malgré huit médailles d’argent et de bronze et une médaille d’or en 2013, il aura donc fallu au Mayennais un exploit jamais accompli jusqu’alors pour sortir de l’anonymat. Remporter lors de la même compétition (en 2014) les épreuves du kilomètre, de keirin et de la vitesse individuelle.



« Même les multiples médaillés olympiques et mondiaux Florian Rousseau et Chris Hoy ne l’ont pas fait. Seul Arnaud Tournant avait remporté trois titres à Anvers en 2001, mais en comptant la vitesse par équipes », souligne l’ancien champion du monde Laurent Gané, aujourd’hui entraîneur de l’équipe de France de vitesse. Pour Vincent Jacquet, directeur technique national (DTN), 2014 était bien l’année François Pervis : « C’est un vrai bosseur. Il est explosif et puissant. On ne l’entend pas beaucoup, mais quand il parle ses paroles portent. C’est important que le grand public l’ait découvert grâce à ce triplé mondial. »



Face à l’omniprésence du cyclisme sur route et de sa célèbre vitrine, le Tour de France, la piste est une discipline qui n’offre de véritable reconnaissance qu’à travers ce genre d’exploit. Dans ce sport peu médiatisé, François Pervis sait bien qu’une légende se bâtit patiemment et uniquement à coups de victoires. « On sera toujours derrière la route en termes de médiatisation. C’est à nous d’intéresser les médias à la piste », admet François Pervis, détenteur depuis décembre 2013 des records du monde du 200 m (9 s 347) lancé et du kilomètre (56 s 303).



Mais cette lucidité n’empêche pas les coups de gueule. En 2014, c’est le routier Jean-Christophe Péraud, « seulement » deuxième du Tour de France, qui a reçu la récompense du Vélo d’or français remise par un jury de journalistes spécialisés. Malgré son triplé, François Pervis n’est que troisième du classement : « Tu rentres trois fois dans l’histoire de ton sport et tu n’es pas reconnu à ta juste valeur. C’est triste, mais nous, les pistards, nous sommes habitués à cela. »



Il faut dire que les écueils n’ont pas manqué dans la carrière de la nouvelle star de l’équipe de France. En 2011, Le Monde donnait la parole à celui qui pointait à Pôle emploi après avoir pourtant décroché une énième médaille lors des Mondiaux organisés aux Pays-Bas. L’équipe de cyclisme Cofidis venait juste de supprimer sa section piste, faisant de la France le seul pays de tradition du cyclisme sur piste à ne plus posséder d’équipe professionnelle. « Avec l’escrime, nous sommes le sport qui ramène le plus de médailles. Je trouve ce manque de médiatisation aberrant », regrettait déjà François Pervis.



L’année d’après, une nouvelle désillusion l’accable lorsqu’il apprend qu’il n’est pas retenu pour participer aux Jeux olympiques de Londres. « Cela m’a fait beaucoup de mal. J’ai dû me remettre en cause. J’ai pensé à ma mère, qui est à l’usine depuis trente-cinq ans en étant payée au smic, et j’ai pris conscience de ma chance de faire du sport et de voyager », raconte-t-il.



Dès lors, grâce à un gros travail psychologique et de gestion du stress, le sportif torturé entame sa mue. « J’ai eu des problèmes physiques mais je me mettais trop de barrières, de limites. La chose la plus dure en sport est d’avoir confiance en soi », juge le désormais quintuple champion du monde. Pour cela, il fait appel à un préparateur mental, Denis Troch, et à un chercheur en psychologie dont il tient à préserver l’anonymat. « Avec le premier, je travaille sur moi et les rapports à mon sport. Avec le deuxième, cela porte sur la course, ce que je dois penser ou pas », confie-t-il.

« Un sportif meurtri »



Le spécialiste de la préparation mentale Denis Troch raconte cette collaboration : « Après la déception de Londres, j’ai rencontré un homme et un sportif meurtri qui voulait mieux se connaître afin d’aborder plus sereinement les compétitions à venir. Avec François, le travail a consisté à éviter qu’il se compare aux autres, à faire en sorte qu’il se recentre sur lui-même et sur ses capacités hors norme. »



Et l’ancien entraîneur de football – il a notamment été l’adjoint d’Artur Jorge au PSG – livre un épisode éclairant qui s’est déroulé en Colombie, avant que François Pervis ne parvienne à réaliser son triplé inédit : « Après avoir remporté deux médailles d’or en 48 heures, il m’appelle, me dit qu’il est fatigué, que personne n’a jamais réussi à décrocher trois fois l’or en individuel, que c’est impossible. Pour le faire réagir, je lui dis : “Très bien, soit tu rentres à la maison, soit tu oublies notre travail. Et si tu réussis cet exploit, tu sauras que tu ne le dois qu’à toi.” »



Libéré, François Pervis n’hésite pas à achever sa mutation avec des séjours estivaux au Japon, la Mecque du keirin. Cette discipline inventée en 1948 par les Japonais emballe les foules et génère toute une économie grâce aux nombreux paris. « J’ai appliqué au Japon ce que j’ai appris. J’ai tout relativisé. J’ai testé des choses et j’ai par exemple complètement changé mon protocole d’échauffement », dit François Pervis.



Au Japon, le cycliste étranger doit se débrouiller seul, et ce malgré les rudes conditions d’entraînement (pistes plus longues, vélo en acier, vélodromes exposés au vent) et la barrière de la langue. Cette expérience renforce sa récente confiance en lui. « Quand tu te débrouilles par tes propres moyens, cela te rend meilleur. Lorsque je reviens ici, sur une piste couverte et chauffée, avec mon vélo en carbone, j’ai l’impression de voler ! Sans le Japon, il n’y aurait pas de François Pervis », lance même, reconnaissant, le champion, qui a remporté 62 des 100 sprints auxquels il a participé au Japon.

Objectif Rio en 2016



Sur la piste aux normes olympiques du vélodrome national, centre d’entraînement de l’équipe de France et siège de la Fédération française de cyclisme, François Pervis était forcément attendu. Malgré une lourde chute le 17 janvier lors de l’épreuve de Coupe du monde de Cali et une fin d’année 2014 perturbée par une succession de soucis médicaux (rhume, bronchite, et une infection due à un poil incarné), il assume pour le moment, sans coup férir son nouveau statut.



Satisfait de la cicatrisation de sa blessure, débarrassé de toute pression, le Français se montrait optimiste à trois semaines du début des Mondiaux en France, pensant pouvoir viser «  sans soucis le podium ». Celui qui a enfin trouvé deux sponsors mayennais depuis son triplé en 2014 a d’ores et déjà rempli son contrat en s’adjugeant la médaille d’or en keirin.



De quoi aborder avec sérénité l’échéance primordiale des JO 2016, seule consécration qui manque à son vertigineux palmarès. Lors de sa seule participation olympique, à Athènes, en 2004, François Pervis avait terminé sixième du kilomètre. « J’attends Rio tranquillement. La piste est avant tout un sport olympique. C’est l’image de notre sport », reconnaît-il. Cerise sur le gâteau, cinq ans après la fin de son contrat avec Cofidis, François Pervis retrouvera dès la fin des Mondiaux une équipe professionnelle… celle de l’armée de terre, qui vient d’obtenir le label continental.








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